
Monday, March 30, 2026•06:30 PM
Cinéma Jean Eustache, Pessac
Ludovic Viallet ouvre à nouveaux frais le dossier de la grande chasse aux sorcières qui fit des dizaines de milliers de morts – essentiellement des femmes – en Europe entre le XVème et le XVIIIème siècle. Le paradoxe, c’est que ce déchainement de violence collective que nous considérons obscurantiste s’est produit en pleine Renaissance et en grande partie à l’époque dite « moderne », et non au Moyen Age. L’auteur passe en revue les différents facteurs conjugués qui peuvent expliquer cette flambée continue, le contexte d’insécurité et de difficultés économiques, les épidémies de peste et d’autres maladies, la rivalité des deux réformes, protestantes et catholiques en notant que les Protestants furent également gagnés par la vision obsessionnelle d’un monde qu’ils avaient pourtant rejeté. Il met en cause, au passage, la vision romantique de Michelet, qui fait de la sorcière une victime expiatoire et surtout une révoltée. Et il insiste sur le fait que « la sorcellerie et sa répression, en Occident, constituent un seul et même phénomène », en étudiant de près l’appareil juridique et pénal qui se constitue alors et s’alimente de sa jurisprudence pour construire le délit, à travers notamment la mise en place de ce que Foucault appelait les « technologies de l’aveu ». Même si cette histoire s’enracine largement au Moyen Age, à travers la définition des hérésies et leur répression, la grande chasse aux sorcières reste par son ampleur un phénomène moderne, et contemporain de la mise en place de machines bureaucratiques et administratives à fabriquer de l’ordre « et qui, pour ce faire, ont besoin du désordre ». C’est là que réside la thèse sans doute la plus originale du livre : c’est bien dans le contexte de la genèse de l’Etat dit « moderne » que s’est produit ce phénomène d’interpénétration avec l’Eglise, sur le plan du droit et de la justice pénale, chacun apportant à l’autre son pouvoir spécifique dans l’entreprise de construction et de consolidation de la puissance souveraine de l’Etat. Le gouvernement des âmes à l’appui du pouvoir sur les corps…